L’islam est-il antisémite ?

Publié le par Florymawit

 

« Allah, détruis et écrase complètement les juifs » : ce propos entendu à la télévision égyptienne illustre la vigueur prise par l’antisémitisme dans le monde musulman. Mais sait-on que ce phénomène doit autant à l’influence des idées occidentales sur les penseurs islamistes qu’à la tradition musulmane elle-même ? A lire dans « BoOks » en kiosque tout le mois de juin.

« En toute logique, les musulmans et les juifs auraient dû et pourraient être partenaires. Leurs croyances sont très semblables », écrit à juste titre Tarek Fatah dans son ouvrage provocateur « The Jew is Not My Enemy ». (...)

Nul besoin d’être soi-même juif pour avoir conscience des vues souvent peu amènes de ceux-ci envers l’islam et les musulmans : il suffit de parler avec des juifs ordinaires. Le temps est loin où l’on érigeait fièrement, à New York ou à Vienne, ces synagogues de style mauresque qui rappelaient la proximité des juifs avec leurs cousins arabes. Mais ce n’est pas cette islamophobie qui intéresse Tarek Fatah ; c’est le préjugé qui lui fait pendant dans sa propre communauté : l’antisémitisme musulman.

Né au Pakistan, l’écrivain et activiste TAREK FATAH vit et travaille au Canada, dont il a pris la nationalité. Fondateur du Muslim Canadian Congress, une association qui milite pour un islam modéré et tolérant, il s’est également engagé publiquement en faveur des droits des couples homosexuels. Il a publié l’an passé « The Jew is Not My Enemy. Unveiling the Myths that Fuel Muslim Anti-Semitism » (« Le juif n’est pas mon ennemi. Démasquer les mythes qui attisent l’antisémitisme musulman »), McClelland and Stewart, 2011, 272 p. (McClelland and Stewart)

Le sujet n’est pas nouveau. Bernard Lewis lui a consacré un classique, « Sémites et antisémites » (Fayard, 1987 ; rééd. Press Pocket, 1991), que l’auteur cite parfois. Mais Fatah est l’un des très rares musulmans à s’être emparés du débat. Cela lui donne naturellement du crédit auprès des lecteurs extérieurs à la communauté. Cela risque aussi d’outrager davantage ses coreligionnaires. Quiconque connaît la trajectoire de l’auteur, un Canadien musulman célèbre pour sa critique de l’islam radical, connaît aussi l’hostilité considérable dont il est l’objet de la part de ceux qu’indignent ses opinions audacieuses. Mais, avec ce livre, Fatah persiste et signe, en s’efforçant de savoir si le préjugé antijuif est ancré dans les profondeurs mêmes de sa propre religion.

Aujourd’hui, l’antisémitisme occidental classique – dont « Les Protocoles des Sages de Sion » sont l’emblème – et le négationnisme ont davantage d’adeptes dans le monde musulman que dans leur foyer européen d’origine. Le phénomène, bien réel, est aggravé par le conflit entre Israël et les Palestiniens. Il reste que la haine des juifs ne fait pas partie de la tradition musulmane. Pas vraiment, en tout cas.

L’auteur trouve bien sûr des préjugés antijuifs non seulement dans les textes modernes d’inspiration occidentale, mais aussi dans les sources musulmanes classiques. Accepte-t-il pour autant l’idée d’un islam antisémite par nature ? Pas exactement. Fatah plonge au plus profond de la tradition pour dénoncer l’antisémitisme islamique, mais il ne va pas jusqu’au bout.

« Le Coran prône le respect du judaïsme », va jusqu’à dire Salam Elmenyawi

Notamment dans le chapitre intitulé « Le Coran est-il antisémite ? », il exonère le livre sacré et attribue cette haine à la littérature postcoranique, comme les hadith et la sîra, compilations que Fatah juge pour l’essentiel apocryphes, et qui prétendent rapporter les propos, les événements et les détails biographiques relatifs à Mahomet. Il remarque ainsi que le massacre des Banu Qurayza par les troupes de Mahomet n’est pas mentionné dans le Coran, mais uniquement dans la sîra. Il est d’accord avec Salam Elmenyawi, président controversé du Conseil musulman de Montréal, selon qui « le Coran prône le respect du judaïsme », et ajoute la citation suivante, du même Elmenyawi : « Dans la littérature des hadith […] pleinement intégrée par les musulmans dans l’enseignement islamique, le juif ne peut être respecté, le juif est l’ennemi de Dieu jusqu’à la fin des temps. »

En bref, l’auteur oppose le Coran, parole de Dieu, à ces constructions humaines que sont les hadith et la sîra. Il estime le premier exempt de préjugés, tout en dénonçant l’antisémitisme des seconds.

Fatah fait même référence à des passages de la sourate de « La Table servie », qui maintiennent, selon une interprétation possible, la validité de la promesse de Dieu aux juifs, y compris la possession de la Terre sainte d’Israël [sourate 17, verset 104]. Au début de son livre, Fatah cite un passage moins ambigu de la sourate « La Vache » : « Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah, au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur. »

Mensonges antimusulmans

Mais Fatah connaît le Coran sur le bout des doigts. Il ne peut ignorer les autres versets de « La Vache », où il est clairement énoncé que seuls quelques « bons » juifs seront récompensés : « Il est bien rare qu’ils croient » (verset 88). Quant aux autres, « ils reniaient les révélations d’Allah, et ils tuaient sans droit les prophètes » (verset 61). Ils persévérèrent dans l’incroyance « quand leur vint d’Allah un messager [Mahomet] confirmant ce qu’il y avait déjà avec eux » (verset 101). Le verset 41 enjoint explicitement les juifs de croire ce que Dieu a révélé à travers Mahomet. La sourate dite de la famille d’Imran, cependant, affirme : « Il y en a qui ont la foi, mais la plupart d’entre eux sont des pervers. »

Fatah ignore la plupart de ces passages, bien qu’il inclue un autre extrait de la sourate : « Où qu’ils se trouvent, ils sont frappés d’avilissement, à moins d’un secours providentiel de Dieu ou d’un pacte conclu avec les hommes. » Dans le contexte, il est clair que le « pacte » offert ici requiert une soumission, sinon une conversion à l’islam – ce qui, pour tout juif digne de ce nom, est fort loin du « respect pour le judaïsme ».

Rien de tout cela ne doit conduire à nier que Fatah a écrit un ouvrage lucide et très instructif qui devrait être lu par tous ceux qu’intéressent les relations entre juifs et musulmans et, bien sûr, entre chrétiens et musulmans. Il sera particulièrement apprécié par ceux qui éprouvent de l’admiration pour la chutzpah, cette étincelle que produit l’alliance de l’intelligence et du courage.

Fatah a le courage d’affronter les inévitables accusations selon lesquelles il porte atteinte à l’honneur des musulmans en dénonçant l’antisémitisme de sa propre communauté. (…) La réaction appropriée à ce livre sérieux, bien qu’imparfait, serait d’avoir le courage d’exposer et de rejeter les mensonges antimusulmans qui perdurent dans nos propres traditions. Et en nous-mêmes.

Ivan Kalmar

NDLR - Il ne s’agit pas tant d’avoir des textes, qu’une pratique sincère de paix et de tolérance.

 

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