Honte sur ces artistes qui boycottent Israël

Publié le par Florymawit

En boycottant Israël, les artistes américains se trompent de combat. Bouder la culture israélienne en pensant atteindre le pouvoir en place est une grave erreur.

Si vous suivez l’actualité de près, vous savez peut-être que Meg Ryan a récemment annulé sa participation au festival du film de Jérusalem pour protester contre la politique israélienne. C’est important, non pas parce qu’on devrait tous se préoccuper de ce que cette star de cinéma célèbre pour son plissement de nez pense du Moyen-Orient, mais précisément parce que tout le monde s’en fiche. Démocrate typique d’Hollywood, Meg Ryan est pourtant un bon baromètre des convictions politiques des stars. Moutonnière, l’opinion socio-libérale hollywoodienne soutenait jadis Israël. Elle joue maintenant sur cette idée abjecte de snober le pays tout entier.

Le boycott artistique, pas une solution

Ces derniers temps, l’idée d’un boycott culturel d’Israël a gagné du terrain là où l’on ne s’y attendait pas. Après l’affaire de la flottille le mois dernier, des groupes de rock, Pixies compris, ont annulé leur participation à un festival de musique de Tel-Aviv. Elvis Costello a annoncé en mai qu’il renonçait à deux concerts prévus, pour protester contre le traitement réservé aux Palestiniens. «Parfois, le simple fait d’avoir son nom inscrit sur un programme peut être interprété comme un acte politique plus fort qu’une chanson», peut-on lire sur son site Internet. «Si j’y allais, je donnerais l’impression de me ficher de la souffrance d’êtres innocents», a-t-il ajouté. Contrairement à Meg Ryan, Elvis Costello est une personne sensée, ses opinions méritent le respect. Alors pourquoi se trompe-t-il? Pourquoi l’embargo privé (y compris les boycotts universitaires et les campagnes pour le désinvestissement menées sur le modèle de qui avait été fait contre l’apartheid) n’est-il pas une solution acceptable pour les étrangers qui tiennent à manifester leur désaccord avec la manière dont les Israéliens traitent les Palestiniens dans les territoires occupés et qui militent pour un changement politique?

Argument avancé par les juristes Alan Dershowitz et Anthony Julius: les boycotts universitaires sont intrinsèquement inacceptables car ils vont à l’encontre des principes de liberté d’expression et d’universalité de la science et du savoir. Une objection du même style s’applique aux boycotts culturels, qui visent en réalité surtout les membres les plus ouverts et les plus avant-gardistes d’une société. Dans le cas d’Israël, boycotter des écrivains qui réveillent les consciences comme Amos Oz et David Grossman serait non seulement épouvantable mais surtout profondément contreproductif pour les opposants au gouvernement de Netanyahou. Mais d’un autre côté,  un boycott excluant les secteurs culturels et universitaires serait difficile à justifier. Dans les régimes autoritaires, les institutions culturelles sont utilisées à des fins idéologiques –je pense par exemple au Ballet national de Cuba ou aux équipes de gymnastes d’Allemagne de l’Est. Si l’on accepte des exceptions, les sanctions sont vouées à l’échec. Il n’y a par exemple pas d’exception culturelle aux sanctions américaines en Iran. Israël demande d’ailleurs des sanctions internationales globales contre l’Iran, des sanctions qui concerneraient aussi les artistes et les intellectuels.

Une utilité limitée

Le pire avec le boycott culturel, c’est qu’il a peu de chances d’atteindre ses objectifs. Certes, les seules sanctions culturelles ne sont pas aussi efficaces que les armes, mais elles peuvent avoir un vrai impact. En Afrique du Sud par exemple, de nombreux spécialistes estiment que les sanctions sportives, généralement considérées comme une sorte de boycott culturel, ont été une forme efficace de pression extérieure. Exclure les équipes pratiquant la discrimination raciale des Jeux Olympiques et des compétitions internationales de cricket et de rugby, c’était priver les gens de quelque chose auquel ils tenaient vraiment. Pour Israël, difficile de prédire l’effet qu’une isolation culturelle et universitaire (ou des interdictions de participer à des évènements sportifs) pourrait avoir.

Dans le pays, certains prennent très au sérieux le rejet international et en concluent que, dans un océan d’hostilité, le pays n’a d’autres recours que de vivre en autarcie. D’un autre côté, Israël se préoccupe vraiment de l’opinion étrangère et les opposants au gouvernement de Netanyahou pourraient utiliser l’opprobre grandissant comme un argument en faveur d’une autre voie.

Lorsqu’il y a d’autres moyens pacifiques de protestation, les boycotts contre les sociétés démocratiques devraient peut-être être interdits. Mais là encore, impossible de prôner une règle générale. Lorsqu’un gouvernement élu agit de manière choquante, mais réversible, le recours immédiat aux sanctions semble extrême et disproportionné. Je pense ici au maire de San Francisco, Gavin Newsom, qui a interdit les voyages officiels en Arizona à cause de la loi anti-immigration draconienne adoptée dans cet Etat, ou encore au boycott de l’Autriche par l’Union européenne après que le néo-fasciste Jörg Haider a rejoint le gouvernement en 2000.

Le boycott culturel peut ébranler un pays

Mais un régime issu des urnes, comme celui de Slobodan Milosevic en Serbie, peut tout autant qu’un gouvernement non-démocratique opprimer des minorités ethniques, voire commettre un génocide. On pourrait aussi objecter qu’il n’y a que dans les démocraties que le peuple est pleinement responsable des actions de son gouvernement, ce qui justifie davantage les sanctions collectives.

Pour qui est cohérent, respectueux du principe de proportionnalité et attentif aux leçons de l’Histoire, impossible d’approuver un boycott culturel d’Israël. Les partisans d’un boycott de ce pays se préoccupent rarement de la Chine, de la Syrie, du Zimbabwe, et de ces autres régimes véritablement illégitimes qui violent les Droits de l’Homme non pas dans le cadre d’un écart de conduite mais systématiquement. Cela prouve leur mauvaise foi. Les boycotteurs ne tentent pas de faire passer un message spécifique comme «Nous refusons votre politique de colonisation en Cisjordanie» ou «Nous pensons que vous devriez faire davantage de concessions pour la paix.»

Leur message, c’est plutôt: «Nous considérons que votre pays est tellement criminel que nous allons traiter tous vos citoyens comme des parias». Au lieu d’attirer l’attention sur le fait qu’Israël pourrait devenir une société d’apartheid si elle n’arrive pas à imposer la paix, les boycotteurs ont conclu qu’Israël était déjà irrémédiablement une société d’apartheid. Comme les boycotts économiques imposés sur Israël par la Ligue Arabe à partir des années 1940, le boycott culturel est une arme qui sert non pas à apporter la paix, mais à ébranler le pays.

Vers d'autres moyens de pression?

Parce qu’Israël est un refuge pour les juifs persécutés, cette façon de défier son existence est difficilement dissociable de l’antisémitisme–même si des gens comme Meg Ryan et Elvis Costello ne peuvent être taxés d’antisémitisme. C’est pour cette raison que contrairement à l’Afrique du Sud, où l’opposition intérieure était favorable aux sanctions, personne en Israël -en dehors de quelques voix extrémistes- n’estime que le pays mérite d’être boycotté, d’être la cible de désinvestissement ou d’être puni par des sanctions. Quand certains essaient de vous tuer pour votre religion, difficile de penser que ceux qui veulent simplement vous boycotter pour votre nationalité ont de bonnes intentions.

Reste une question: que peuvent légitimement faire les opposants aux politiques israéliennes? Comme il est peu probable que le Congrès américain utilise un jour l’aide militaire pour faire pression sur ce pays –ou qu’il autorise le président Obama à le faire–, il faut chercher d’autres façons de défier les actions les plus choquantes d’Israël. La Haute Cour de l’Union européenne a par exemple décidé en début d’année que les biens fabriqués en Cisjordanie par des sociétés israéliennes ne pouvaient jouir du traitement préférentiel accordé par l’UE aux exportations israéliennes. Dans le même esprit, le New York Times a récemment expliqué comment des Américains qui soutenaient financièrement la colonisation bénéficiaient de centaines de millions de dollars de déductions d’impôts. Le jour où Elvis Costello s’attaquera à cette escroquerie, je serai derrière lui.

Jacob Weisberg

Traduit par Aurélie Blondel

Photo: People Boycott Israel by Valerio Pirrera, via Flickr / CC Licence By

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