L'invasion pornographique

Publié le par Florymawit


 

L'invasion pornographique

 

Bien des personnes se sentent agressées par l’étalage de plus en plus manifeste de la pornographie sous des formes différentes sur les écrans de nos télés ou de nos ordinateurs comme dans les journaux ou les murs de nos villes. Ce dossier veut nous donner quelques armes, y voir un peu plus clair et nous aider à réagir devant ce qu’il faut bien appeler une tentation permanente.

Qu’y a-t-il de nouveau dans la situation actuelle, quelles en sont les conséquences et que faire, comment réagir devant cette tentation omniprésente, particulièrement au niveau personnel ?

D’abord, qu’appelle-t-on pornographie ? Quelle différence entre l’érotisme et la pornographie ? Pour faire simple, cela concerne tout discours, toute image de la sexualité destinés à éveiller le désir chez l’auditeur, le lecteur ou le spectateur. Cela peut être fait avec finesse et art, dans l’allusion et la suggestion et on parlera alors d’érotisme ou de manière grossière, commerciale et extrême et on parlera de pornographie. Il est clair que la frontière entre ces deux notions est fluctuante et que ce qui est considéré à un moment comme pornographique, et à ce titre inacceptable, devient quelques années ou quelques siècles plus tard de l’érotisme.

Cette réalité a un caractère universel. On la trouve aussi bien sur les fresques de Pompéi que dans des antiques textes chinois. De plus dans bien des religions anciennes, la sexualité sacrée (on pourrait parler de pornographie sacrée) tient une place importante. C’est vrai en Inde comme aussi dans des religions plus proches du monde biblique.

L’évolution actuelle

Pourtant, nous pouvons aussi reconnaître qu’il y a eu du nouveau dans nos sociétés occidentales depuis les années 70 du siècle dernier. On peut sans doute d’abord parler de démocratisation de la pornographie. Les textes n’étaient auparavant accessibles qu’à une élite sociale. Ils circulaient sous le manteau et leur influence était par là-même limitée. On peut aujourd’hui en trouver partout, dans les gares comme chez les marchands de journaux. Mais il y a plus ; par la télévision et les cassettes vidéo et aujourd’hui plus encore par l’Internet, l’accès à la pornographie est devenu de plus en plus facile. Pendant toute une période, il fallait aller dans un sex-shop ou entrer dans un cinéma spécialisé. Il y avait là une démarche volontaire qui prenait du temps et qui laissait la place à une certaine réflexion. Lorsqu’il suffit d’allumer la télé ou de cliquer sur l’ordinateur, la facilité accentue la tentation et favorise le passage à l’acte. Ce qui était autrefois limité est devenu un élément constitutif de notre société et cela d’autant plus que les murs de nos villes et les pages des journaux les plus sérieux se couvrent régulièrement, sous prétexte de publicité, d’images qui auraient dans le passé été jugées inacceptables. Nous sommes donc bien tous concernés (et sans doute particulièrement les hommes) parce que nous sommes sans cesse comme agressés par ces discours et ces images.

On peut également parler de libéralisation. Il n’y a pas si longtemps, la pornographie était toujours perçue comme une transgression. Cette littérature était marginale et tirait de cela une partie de son attrait. Cela relevait consciemment d’une transgression de la morale religieuse ou bourgeoise. Aujourd’hui, on peut dire que la pornographie est entrée dans les mœurs. Elle a sa place dans la société, comme un des commerces les plus rentables. Il suffit de voir l’étendue des rayons porno dans les magasins qui louent cassettes vidéo et DVD pour s’en rendre compte et sur le net, ce sont, paraît-il, ces sortes d’entreprises qui ont économiquement le mieux résisté. Si certains livres anciens jouaient avec le péché, la pornographie n’en parle plus. Elle présente une réalité nouvelle, un type de relations complètement libéré de tout tabou comme d’ailleurs de tout respect de la personne humaine. La grande majorité des consommateurs sont, semble-t-il, des hommes et la femme est présentée comme un objet naturel de convoitise et de possession. Il arrive aussi que ce soient des enfants et un consensus existe aujourd’hui pour s’opposer à ce type de pornographie. Mais il n’y a guère que quelques associations chrétiennes ou féministes pour s’intéresser à la chosification de l’image de la femme qui est présentée dans la pornographie.

Les conséquences  

Quelles sont les conséquences de la pornographie dans la vie des personnes concernées comme dans la société ? Il y a avant tout une sorte de déshumanisation de la relation sexuelle. La seule chose mise en valeur est l’attirance du corps et la relation physique sans rapport aucun avec une relation de personnes et encore moins avec une quelconque relation d’amour. Nous ne sommes plus devant la sexualité, mais devant sa caricature, sa perversion. Elle est comme vidée de toute sa richesse et sa signification. Le mot amour reste bien dans l’expression « faire l’amour » mais il est vidé de son sens. Et d’ailleurs d’autres expressions tendent à la remplacer...

Cette évolution a des conséquences pour la société dans son ensemble comme pour les personnes qui sont exposées à ces images et qui peuvent souvent entrer dans une véritable dépendance. Il faut savoir que cette dépendance est très consciemment recherchée par exemple sur Internet. Des sites gratuits, des publicités parfois envahissantes sont là pour que, devenu « accro » on devienne consommateur régulier de sites payants qui font la fortune de quelques uns. Cette imprégnation par des discours et surtout des images qui présentent une sexualité facile et « exclusivement physique » ne peut pas rester sans influence sur les relations que ces personnes auront ensuite avec les femmes. Cela peut entraîner de nombreux problèmes relationnels ou sexuels et les pasteurs pourront retrouver ces problèmes y compris chez des chrétiens et des chrétiens mariés. L’autre conséquence peut être l’évolution de l’image même de la sexualité et de la femme dans l’ensemble de la société. Peut-être peut-on voir dans le succès de la pornographie le refuge machiste d’une société dans laquelle les femmes tiennent une place de plus en plus grande. Mais il serait illusoire de penser que l’exposition acceptée de corps féminins au désir des hommes restera sans conséquences sur la réalité des relations entre les deux sexes. Il y a comme une sorte de paradoxe dans la cohabitation d’une sensibilité toujours plus grande au harcèlement sexuel et une tolérance de plus en plus absolue devant l’étalage du corps de la femme comme objet de désir. Cela n’est sans doute pas sans rapport avec l’absolutisation de la liberté comme valeur suprême qui fait que l’on hurle à la censure dès que certains émettent des réserves sur la possibilité de faire et surtout d’exposer pratiquement n’importe quoi. Mais comment imaginer qu’une « sexualisation » permanente de la société n’ait aucune conséquence dans le comportement pratique de ses membres ?

« Que faire ? »

Il y a deux niveaux de réponse : celui de la société - que faire comme citoyen devant cette évolution ? et celui de la personne - que faire comme homme devant ces tentations ?

Dans la société
Je passerai très rapidement sur le premier car il est complexe et surtout ne nous concerne peut-être pas directement. Nous savons bien que les réactions chrétiennes devant la pornographie n’ont aujourd’hui guère d’échos. Pourtant, il est important et peut-être urgent d’encourager l’État à préciser et à faire respecter des limites pour contenir ce qu’il faut bien appeler des atteintes à la dignité humaine. Nous savons bien que des limites et des valeurs morales ont aujourd’hui mauvaise presse. Pourtant la prise de conscience de certaines conséquences peut entraîner de saines réactions. C’est l’horreur du traitement des enfants par les pédophiles qui a permis une réaction actuellement consensuelle contre la pédophilie. Il me semble que c’est la prise de conscience des conséquences de la pornographie sur le comportement des hommes à l’égard des femmes qui pourrait faire évoluer également notre société. Et sur ce plan, il est bien possible que les féministes et les chrétiens se retrouvent côte à côte dans une lutte commune…

Devant la tentation
Mais la tentation elle-même et la lutte qu’elle implique concerne un grand nombre de nos contemporains, y compris dans nos Églises et un site chrétien disait récemment que la pornographie sur Internet était le problème principal des pasteurs américains… Et qu’en est-il dans notre pays ?

La pornographie touche avant tout l’imagination, les fantasmes, elle suscite comme une perversion du désir. Lorsque Jésus dit : quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l’adultère avec elle (Mt 5.28    ), on a bien l’impression qu’il parle de notre question. Il parle du regard et de la convoitise. Et il nous dit bien que ce qui se passe est avant tout au niveau du cœur. Nous savons en effet que c’est du cœur que proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vol, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur (Mt 15.19).

Mais Jésus invite à réagir avec force à la tentation. Vous vous rappelez sa formule surprenante : Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps entier ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s’en aille pas dans la géhenne (Mt 5.29). Qu’est-ce que Jésus veut dire par une formule aussi brutale ? Certainement qu’il est nécessaire de réagir fermement devant la tentation. Il faut accepter de s’éloigner, de couper court à la tentation avant que notre cœur lui ait donné son assentiment et que notre être entier se trouve submergé.
Les Pères de l’Église ancienne qui connaissaient la tentation de la luxure parlaient ainsi de la « fuite des occasions » et de la « garde des sens ». Ces remarques de sagesse sont aujourd’hui encore d’actualité. On ne s’arrête pas de boire ou de fumer en gardant un verre de whisky ou un paquet de cigarettes devant les yeux. De même, c’est le début de la sagesse de ne pas s’exposer - mieux : d’éviter de s’exposer - à la tentation. Il y a en la matière de saintes fuites et cette garde des sens est une attention nécessaire. Mais plus profondément, les Pères parlaient de la « garde du cœur ». St Jean Cassien (4ème et 5ème siècles) écrivait :

« Il faut en premier lieu porter remède à ce d’où l’on sait que découle la source de la vie et de la mort, comme le dit Salomon : garde ton cœur avec une grande attention, car c’est de là que jaillit la vie (Pv 4.23). En effet, la chair obéit à la décision et au commandement du cœur » (Institutions cénobitiques VI.2).

Il s’agit pour nous de rejeter les pensées, les imaginations, les souvenirs dès qu’ils surgissent, alors qu’ils ne sont encore que des suggestions qui peuvent obtenir ou non notre assentiment. C’est ici qu’il s’agit de couper et de le faire à temps, avant qu’il ne soit trop tard.

Mais il serait illusoire de penser que cette saine discipline suffit. Refuser les fantasmes ne suffit pas et ne tient pas longtemps surtout lorsque nous ne sommes pas des moines dans leur cloître ou des ermites dans leur désert. Les agressions sont permanentes. C’est pourquoi il s’agit également de nourrir notre imagination, de laisser Dieu remplir notre esprit. Paul dit également : Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs. Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi sous l’impulsion de l’Esprit (Ga 5.24). Les anciens Pères nous donnent ici aussi des conseils qui sont toujours d’actualité. Il s’agit de nous nourrir de la Parole et de la prière. Ils avaient d’ailleurs une jolie formule pour parler de la garde du cœur : "Lorsqu’une pensée vient, frappe-la d’abord avec le nom de Jésus pour voir ce qu’elle vaut. La prière est une manière de garder le Christ au centre de son cœur ; elle est aussi la reconnaissance de mon besoin de Dieu dans cette lutte. St Jean Climaque (un moine du Sinaï au 7ème siècle) disait déjà : Celui-là court en vain qui a résolu de combattre contre la chair et de vaincre par lui-même" (Échelle sainte XV.23).

Nous ne sommes pas égaux devant les tentations, mais nous avons tous à lutter pour nous en libérer ou pour en rester libres. Une autre manière, mais capitale pour les Églises, c’est d’enseigner un accueil reconnaissant, sain et joyeux de la sexualité telle que Dieu la veut et nous la donne. Elle n’est pas d’abord un besoin qui nous domine, mais un don de Dieu, une relation avec l’autre que nous sommes appelés à vivre dans le respect et l’amour. Vivre ce don de Dieu, c’est aussi un témoignage important que nous pouvons apporter à notre société. Il ne s’agit pas d’abord de se plaindre ou de protester, mais d’apprendre à vivre sainement et saintement notre sexualité. Ce n’est d’ailleurs qu’ainsi que nos propositions pour la société pourront éventuellement avoir un certain poids.

Source : Construire Ensemble

Louis Schweitzer

Publié dans Enseignements

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