[Mysticisme]

Publié le par Florymawit

 [Mysticisme]

  

Montpellier, 29 mai 1849

Cher frère,

 

J’ai lu, en voyage, votre «Vie de Madame de Krudener» et je peux vous dire qu’elle m’a fait du bien. Une occupation sans relâche tend, si l’on n’est pas bien près du Seigneur, à ce que les affections les plus intimes se rouillent, et, lorsque les détails de l’oeuvre constituent la plus grande partie de cette occupation, ils tendent à rétrécir le coeur. Il n’en est pas ainsi dès qu’on est près de Lui ; alors, au contraire, ces détails exercent les meilleures affections, et l’on se retrempe d’autant plus en lui. Il en était ainsi de Christ, parce que sa vie de détails découlait du fait qu’il vivait de son Père, et qu’elle n’était que la manifestation parfaite dans l’homme de ce qu’était le Père, le produit d’un coeur rempli d’un amour parfait, l’expression d’un amour infini.

La vie de Mme de Krudener, qui s’est passée en dehors de l’étroitesse des questions secondaires, m’a rappelé cet amour, car elle avait certainement un coeur qui aimait spirituellement le Seigneur, et, pour ma part, je juge sans difficulté les choses qui doivent être condamnées dans sa marche, en sorte que je n’ai pas besoin de m’y arrêter. Celui qui est constamment abeille ouvrière dans la ruche est libre de ne recueillir que du miel, lorsqu’il aborde les fleurs en plein air, quelles qu’elles soient. Mais je vous dirai aussi un mot de ce qui me frappe, quand je pense au mysticisme, tel qu’on le trouve sous ses plus belles formes chez Mme de Krudener et d’autres.

Le désir et l’amour se distinguent très nettement. Le désir suppose la capacité de goûter la chose qu’on désire, c’est-à-dire les affections spirituelles qui, quant au fond de la nature, ont Dieu pour objet ; il suppose qu’on est né de Lui, quoique Satan imite souvent, d’une manière étonnante, ce genre de sentiments ; mais cet état suppose aussi qu’on ne possède pas ce qu’on désire.

L’amour suppose qu’on possède pleinement l’objet de nos désirs. Ce n’est plus un besoin pour soi, mais c’est la jouissance, l’appréciation, en en faisant ses délices, de l’objet même.

Or le mysticisme, en se vantant beaucoup de ses sentiments, ne dépasse jamais le désir, tandis que le simple christianisme, en donnant la connaissance du salut, nous met en pleine possession de l’amour de Dieu. Je sais qu’il m’aime comme il aime Christ ; cet amour m’a sauvé ; c’est Lui qui m’a désiré. En amour, il avait besoin de moi, et cet amour est sa perfection en Christ. En paix je contemple cet amour et je l’adore en Christ ; je demeure en lui et lui en moi.

Je n’ai jamais vu un mystique, dont l’idée de l’amour ne fût pas entièrement fautive dans sa nature même. C’était quelque chose dans l’hommequi avait besoin d’être satisfait, au lieu d’être quelque chose en Dieu, qui satisfaisait profondément, infiniment, parfaitement le coeur. De là des efforts inouïs pour s’abaisser, se dénigrer et dire du mal de soi, comme si un sauvé pouvait être quelque chose devant un Sauveur, au lieu d’être nul et de s’oublier en la présence et dans la jouissance de tant d’amour. Est-ce, lorsqu’on est vraiment ravi dans la présence de Dieu et qu’on contemple «sa beauté ravissante dans son temple», qu’on est occupé des hideuses figures qui se cachent dans le coeur de l’homme ? Je ne le pense pas. On pense à lui ; il nous en a donné le droit par une grâce qui a réellement mis de côté tout ce que nous étions comme vivant hors de Christ, comme dans la chair.

Est-ce donc qu’on ne fait pas une expérience humiliante de soi ? Je ne le dis pas. Oui, il y a des moments où Dieu nous révèle les secrets épouvantables de ce coeur où il n’existe point de bien ; mais on ne se vante pas, on n’en parle pas beaucoup, si l’on a vraiment vu Dieu. Si l’on veut trouver dans l’homme, dans son amour pour Dieu, quelque chose d’aussi bon que l’amour de Dieu pour nous, alors on en parle et on pense s’abaisser. Ce n’est que la vanité du coeur qui ne connaît pas Dieu et ne se connaît pas non plus ; c’est le vrai caractère du mysticisme.

Mais cette vue de Dieu ne produit-elle pas une connaissance humiliante de soi ? — Oui, lorsque nous n’avons pas connu ce que nous sommes, ni l’évangile qui nous donne le droit de dire : «Ce n’est plus moi qui vis». C’était le cas de Job et de tant d’autres. Il avait pensé à lui-même, à la grâce en lui : alors il a dû faire connaissance de lui-même en présence de Dieu. Mais l’évangile est la réponse à toutes ces convulsions dans l’âme, par la révélation de ce que Dieu est, et de ce que Dieu a fait pour celui qu’il connaissait à fond, tel qu’il était, et qui a appris dans la croix de Jésus quel est l’amour de Dieu, lorsqu’il n’y avait que du péché, et le péché vu de Dieu comme nous ne saurions le voir, mais vu pour être l’occasion d’une oeuvre parfaite d’amour.

Dieu, sa sainteté, sa majesté, sa justice, son amour a trouvé son repos dans l’oeuvre et la personne de Christ ; j’y ai trouvé le mien. Le mystique ne l’a jamais, parce qu’il cherche vainement dans l’homme ce qu’il devait chercher en Dieu, qui avait tout accompli avant qu’il y pensât. C’est pourquoi ils cherchent un amour désintéressé ;mais où ? Dans l’homme ! Pauvres adorateurs de l’homme, déifié dans l’imagination ; de l’homme qui ne se trouvera jamais ! Ici, le péché est en lui ; dans le ciel, il ne pensera qu’à Dieu. C’est pourquoi l’imagination joue un si grand rôle dans le mysticisme ; et Satan peut y tromper si souvent, parce que l’imagination et le coeur de l’homme sont en jeu. Je ne dis pas que des affections spirituelles n’y soient jamais : loin de là ; — ni que Dieu ne se révèle jamais à ces affections. Je ne doute pas qu’il le fasse et qu’il rende la personne heureuse ainsi, mais vous la trouverez, après tout, occupée de ces affections et non pas de Lui.

C’est là le défaut capital du mysticisme. En un mot, j’y vois un effort du coeur humain, cherchant à produire en soi-même quelque chose d’assez fort en fait d’affection, pour satisfaire un coeur réveillé par l’excellence de l’objet : car je suppose maintenant le vrai réveil du coeur.

Je vois en Christ un coeur divin qui reflète la parfaite certitude d’un amour dont la perfection n’est nullement en question. C’est la paix. Or il nous dit : «Je vous laisse la paix, je vous donne mapaix». Quelle paix s’exprime dans ces mots : «Je sais que tu m’entends toujours, mais je l’ai dit à cause de la foule qui est autour de moi !» Cette paix est nôtre (1 Jean 5:14-15). Quelle paix, même dans ces paroles : «Je sais en qui j’ai cru», ainsi qu’en tant d’autres passages.

N’y a-t-il donc pas ces travaux du désir de l’âme devant Dieu ? — Oui ; mais ceci fait ressortir encore une différence capitale. Avant d’avoir compris la rédemption par la croix et notre portion en Christ qui en est la suite, l’âme réveillée est exercée ; elle cherche souvent dans un progrès spirituel, dans un amour pour Dieu, jamais trouvé, la paix et le repos : mais l’effet de tout ce travail sous la grâce est de mettre en jeu la conscience, et de produire la conviction que c’est inutile ; qu’en nous, c’est-à-dire dans la chair, il n’existe point de bien. La conscienceprend pleine connaissance de ce qui se passe dans le coeur et de ce que nous sommes, de manière qu’on est amené à renoncer à chercher la paix dans l’état de son âme. On a besoin d’être pardonné, sauvé ; on se place au pied de la croix, mais non pour avoir des affections immuables. On a reconnu qu’on ne les a pas, et ce n’est pas seulement le coeur qui en est peiné, quoique cela ait lieu, mais la conscience sait qu’on est perdu, mort sous la condamnation. On voit les choses telles qu’elles sont en la présence de Dieu ; on a besoin d’être sauvé. On ne cherche plus le bien en soi-même, sous la forme des affections divines, mais on le trouve en Dieu, dans sa bonté envers nous par Jésus-Christ ; on a la paix.

Est-ce que les affections profondes que m’inspirait la croix ont cessé, parce que ce n’est plus un besoin qui m’écrase ? Non, la conscience est intervenue et m’a mis à ma place. Ce que Dieu a fait, ce qu’il est, m’a donné la paix ; et maintenant j’ai un loisir divin (parce que rien n’est incertain dans mes relations), pour contempler ce qu’il y a de parfait dans l’objet de mes affections, sans m’occuper de moi-même.

Le mystique s’humilie, parce qu’il espère encore trouver du bien en soi, ou qu’il s’en occupe comme s’il pouvait y en avoir, et ne trouve que du mal. Le chrétien est humble (et c’est bien autre chose), parce qu’il a renoncé à chercher du bien en soi, pour adorer Celui en qui il n’y a rien d’autre. Or ce n’est pas qu’il se trompe, mais que l’intervention de la conscience par la lumière de l’Esprit et de la vérité, l’a mis à sa place. Je crois, par exemple, que Mme de Krudener n’a trouvé pleinement cette position que dans sa dernière maladie. C’est ce qui arrive souvent. Les Moraves, tout en jouissant doucement de Christ, souvent en restent toujours là. Elle était sous l’obligation de l’amour, chose vraie, mais elle ne le connaissait pas. Elle savait que Dieu était amour, mais elle a voulu l’être aussi, et cela tient de près à l’orgueil du coeur, jusqu’à ce que nous ayons pris notre place, comme morts dans nos fautes et dans nos péchés, et que nous ayons compris l’amour envers nous, en ce que Christ est mort, et que nous sommes morts et ressuscités en lui.

Voici ce qui est vrai : les combats restent parce que la chair est en nous, et le Saint Esprit a besoin de nous occuper quelquefois de nous-mêmes et de nous humilier. Dieu étant infini et son oeuvre parfaite, il y a toujours en lui, lors même que notre paix est parfaite, ce qui réveille toute l’énergie d’une affection qui ne peut pas se contenter, quoique parfaitement assurée de l’amour de Celui qu’elle regarde. Cela convient aux relations d’une créature avec Dieu, et c’est un bonheur pour nous, et cela ne déroge pas à notre paix. C’est tout autre chose que ce besoin mystique d’aimer, qui est vrai, mais qui se rapporte au moi, parce qu’il ne connaît ni Dieu, ni soi-même. Cependant je trouve mon coeur si froid, que cela me fait quelquefois du bien, parce que je connais assez que j’étais perdu et que je suis sauvé, pour que cela ne se mêle pas avec ma connaissance d’un salut gratuit, accompli sans moi, et qui glorifie pleinement Dieu, et Dieu seul. Mais cela fait souvent du mal aux âmes qui n’ont pas été vidées devant Dieu, l’oeuvre ayant été transportée du coeur dans la conscience, en la présence de Dieu.

Il est étonnant de combien d’erreurs cela délivre sans mot dire. Mes affections humaines peuvent s’attacher à la Vierge, mais la conscience... ? Y a-t-il du sang répandu là ? La Vierge est nulle pour cela, comme le plus misérable pécheur ; c’est une créature devant Dieu. Le purgatoire, la prétendue répétition du sacrifice, l’absolution, l’onction et tant d’autres choses, disparaissent sans controverse, comme des ombres, comme des frayeurs des ténèbres en face de la lumière, devant une conscience qui s’est déjà trouvée telle quelle dans la présence de Dieu et y a été parfaitement purifiée par la connaissance de son oeuvre en Christ.

Les besoins de la conscience peuvent jeter une âme sincère dans ces pratiques superstitieuses, mais, pour une conscience purifiée qui connaît Dieu, ce sont des nullités. C’est ce qui me donne tant d’horreur pour ce système, qui trafique avec les frayeurs de la conscience pour cacher l’amour de Dieu ; oeuvre manifeste de l’ennemi.

Mais voyez, pour n’en plus rien dire, dans l’épître de Jean, qui touche les bords du mysticisme, mais avec le doigt de Dieu, de quelle manière, à côté de l’élévation la plus haute de la communion avec lui, il replace toujours l’âme sur le terrain simple du salut, par la foi objective. Voilà ce qui corrige le coeur de l’homme avec ses ailes d’Icare (1 Jean 4:7-10, et même tout le chapitre).

Maintenant, quelques mots sur votre ouvrage. Vous avez la conscience qu’il est un peu fait pour le monde, de sorte qu’il faut le considérer sous ce rapport. Une vie de Mme de Krudener nous transporte au milieu d’empereurs, de reines et de «de quelque chose». J’en prends mon parti. On aime à voir la grâce partout, cette grâce qui ne méprise ni les grands ni les petits. Les voies de Dieu sont autres, cependant, lorsqu’il agit dans la puissance qui lui est propre. Alors le monde est laissé à sa vraie place, et son Fils, et ses apôtres et ses serviteurs, sont traduits devant les grands siégeant en tribunal, et cela tourne en témoignage. C’est ainsi que Dieu fait pénétrer sa voix dans les endroits les plus éloignés de lui, en conservant dans sa perfection le caractère des siens et de ce qui lui appartient. J’admire sa grâce qui daigne agir autrement, mais j’admire sa perfection telle qu’il me l’a présentée lui-même.

J’ai dit que je prends, comme étant donnée, la forme mondaine du livre et qu’ainsi vous avez laissé à chacun le soin de se former un jugement sur la vie mondaine de Mme de Krudener (la grâce qui a tout pardonné étant le vrai contraste avec le mal), en passant légèrement et sans faire une remarque sur ses égarements. Il me semble, cependant, qu’en admettant le principe que c’est une vie et non pas un sermon, le fait d’avoir quitté son mari une seconde fois, après sa grande indulgence envers elle, d’avoir eu des liaisons, comme on les appelle à Paris (et j’insisterais même encore plus sur le premier pas), était un manque de conscience, de ressort moral, que le monde même aurait pu, aurait dû sentir. Il est vrai que son mari n’était pas un mari, quant aux liens intérieurs de son être moral, mais cette bonté qui la replaçait de nouveau dans une position morale, aurait dû en réveiller le sentiment, si elle en avait eu. Je crois que ceci s’est reproduit et se retrouve dans ses égarements spirituels, car les voies de Dieu sont justes.

J’ai encore une objection à vous faire : il me semble que votre désir de gagner le monde vous a trahi par une faute : l’introduction de la lettre de M. de Frégeville. Je n’admets pas que le monde même appelle ces choses «un hommage pur». Après ces remarques, que je fais en toute liberté, je vais considérer sa vie après sa conversion.

Son dévouement m’a inspiré le plus vif intérêt. Il est rafraîchissant, dans ce monde égoïste et esclave d’une cérémonie qui lui sert à se cacher, parce qu’on est trop laid pour se faire voir, et à conserver son égoïsme aussi intact que possible sans l’avouer, — monde sans indépendance, parce qu’il est sans coeur, — il est rafraîchissant, dis-je, de trouver quelque chose qui en franchit les barrières, et agit par des motifs qui montrent du coeur et de l’amour, — cet amour qui est la seule vraie liberté.

Ainsi le dévouement de Mme de Krudener m’a beaucoup intéressé, et aussi humilié. Le peu que j’en ai eu dans ma vie me fait goûter le sien, et il a été si peu, qu’il me fait admirer ce que je vois en elle. Mais ici aussi je retrouve les voies de Dieu. Lorsque le dévouement partait directement de Lui, et se manifestait dans ses voies, l’énergie qui s’y trouvait se réalisait dans un résultat qui était tout de Lui et était garanti des égarements de l’ennemi. Or Dieu ne peut jamais abandonner ses voies. Si l’homme les abandonne, même en se dévouant, le complément est de l’ennemi, sous une forme ou sous une autre. On s’étonne quelquefois qu’une bonne partie de la vie d’une personne dévouée et spirituelle se passe en erreurs et en égarements ; on se demande comment la présence de l’Esprit de Dieu, nécessaire pour produire cette vie, comporte ces erreurs. Je dis, au contraire, que, pour le gouvernement de Dieu, c’est une conséquence nécessaire.

Est-ce que Dieu peut poser son imprimatur sur ce qui est contraire à ses pensées ? Est-ce qu’il refusera de la bénédiction, comme réponse au dévouement réel, parce qu’il y a de l’erreur ? Il ne peut sanctionner le premier, ni se refuser au dernier. Quelle en est la conséquence ? La bénédiction s’y trouve, ainsi que ses tendres soins. Il garde le fond, mène à travers les égarements, mais il abandonne à leurs conséquences naturelles le mal et la fausse confiance qui l’accompagnent ; sans cela il justifierait le mal.

Si l’oeuvre de Mme de Krudener avait eu le caractère de celle de Paul, le sceau de Dieu aurait été sur ce qui était contraire à sa volonté. La miséricorde de Dieu ne permet pas cela. Une femme ardente, emportée, pleine d’imagination, agissant sous des impressions et des influences, subissant l’excitation des circonstances, voilà Mme de Krudener. Le principe, au fond, étant divin, cela se retrouve dans l’oeuvre. Satan s’en mêle ; il se sert toujours de la chair quand on la laisse agir. C’est l’histoire de tous ces cas.

Si le monde se jugeait sainement, s’il était dans le vrai devant Dieu, il n’y aurait pas de difficulté à les démêler. Or Dieu n’explique pas ces choses à ceux qui ne les ont pas ; ce serait encore sanctionner le mal, quoiqu’il puisse nous faire sortir de cet état par la grâce, et qu’il soit fidèle, pour ne pas permettre que nous soyons tentés au delà de nos forces. Si l’on s’attend à lui, il n’y a pas de danger. Si l’on se précipite, il faut qu’il en fasse voir les conséquences. Si le fond spirituel existe, il se retrouvera dans l’éternel bonheur ; mais, dans le gouvernement de Dieu, chaque chose entraîne ses conséquences. Il peut se servir en grâce et en honorant l’instrument, d’une femme repentante et dévouée ; il l’a fait dans sa grâce ; mais une femme excitée, et, me semble-t-il, peu sensible à ce qu’elle avait été, n’est pas l’instrument parfait, selon les voies de Dieu, pour une oeuvre. On en voit les conséquences, afin que la perfection des voies de Dieu soit connue. Je crois même qu’un certain état de choses dans le royaume de Dieu, dans les chrétiens, ne comporte pas un instrument et une action parfaits selon les pensées de Dieu. Ce serait hors de place, cela ne ferait même pas son oeuvre. La chose peut paraître extraordinaire, mais je ne sais ce que ferait l’apôtre Paul (ou plutôt, Paul ne saurait que faire), dans l’état actuel des choses. Dieu sait toujours que faire, parce qu’il est au-dessus de tout. Il jugera à la fin ; il fera éclater sa grâce en transportant dans la gloire ceux qui sont fidèles dans la confusion, mais les énergies créatrices d’un ordre parfait ne sont pas propres à la confusion et à la culpabilité morale qui résulte d’avoir gâté cet ordre. Ce serait déshonorer cette fraîche lumière d’une affection nouvelle, dont Christ est le centre et l’objet. Christ lui-même commence par : «Bienheureux, bienheureux» ; il était naturel que cela sortît du coeur de Celui qui venait du ciel ; mais il termine par : «Malheur à vous, malheur à vous». Sa grâce a-t-elle été diminuée ? Non, certes, mais elle a été éprouvée, approuvée, plus glorieuse, sa fidélité immanquable plus assurée que jamais pour nos coeurs. Mais il ne pouvait pas être à la fin ce qu’il était au commencement. Il en est de même de l’oeuvre. Mais l’amour et le bonheur de celui qui comprend cette grâce sont plus grands qu’auparavant. Paul, dans l’épître aux Philippiens, est plus mûr, se connaît plus profondément en Christ, que dans toutes les énergies par lesquelles il confondait ses adversaires. Son expérience de Christ est plus complète et son coeur ainsi plus parfait dans ses sentiments. Élie peut se comparer à Moïse, car ils étaient ensemble les compagnons glorieux du Sauveur sur la montagne ; mais Élie, en présence des veaux d’or, ne pouvait pas faire un tabernacle comme Moïse. Il était, par là même, un témoin plus frappant encore de la grâce de Dieu.

Encore une remarque sur Mme de Krudener, moins importante, sans doute, mais que je crois vraie. Il y avait chez elle manque d’originalité spirituelle, pas de sincérité ; ce grave défaut se trahit aussi dans Son oeuvre, et, entre autres choses, lui a donné son caractère. Elle recevait des impressions de Jung Stilling, d’Oberlin, de Tersteegen, de Maria Kummrin. Peut-être était-ce naturel à une femme, mais voilà pourquoi une femme ne peut être un agent principal dans l’oeuvre. C’est hors des voies de Dieu. Beaucoupaider, oui, mais non pas être agent principal ; faire des choses que l’homme ne peut faire, mais non pas faire ce qu’il fait. Cela est vrai à un point de vue plus important. Elle ne pouvait pas recevoir directement de Christ des impulsions pour une position qu’il ne lui donnait pas. L’amour de Christ était là, l’impulsion provenait d’ailleurs. Or, lorsque c’est Christ lui-même qui met le coeur en mouvement, il agit sur l’homme nouveau, comme aussi il produit en nous cet homme nouveau que le malin ne touche pas. Sa présence agit sur la conscience, fait taire la chair, anéantit l’homme, sa vanité, son amour-propre et sa bonne opinion de lui-même ; tout l’homme est jugé dans sa présence, et l’oeuvre produite est de Christ lui-même, quel que soit le vase. S’il y a danger qu’il en soit autrement, une écharde dans la chair est envoyée.

Lorsqu’on reçoit ses impressions, ses impulsions de seconde main, la chair et le coeur ne sont pas jugés du tout, quoique l’amour de Christ soit en nous. La chair et le coeur se produisent de nouveau, et l’agent est exposé, par le fait même de son activité, à toutes sortes de piéges de l’ennemi, qui, de leur côté aussi, se reproduisent dans l’oeuvre. C’était le cas de Mme de Krudener ; mais elle ne perdra certainement pas le fruit de son dévouement, dont je ne mets nullement, pour ma part, la sincérité en doute. Mais il y avait trop de l’homme chez elle, et l’homme est toujours faux. La chose est si vraie (il est important de le remarquer), que, tout en goûtant l’amour de Christ, elle n’a jamais connu vraiment l’évangile que dans sa dernière maladie, comme étant elle-même en la présence de Dieu. Aussi a-t-elle alors reconnu tout de suite qu’elle avait pris souvent son imagination pour la voix de Dieu ; car c’est là seulement que l’homme meurt, et que Dieu se fait voir seul, tel qu’il est. Or, tant que l’homme n’est pas mort, Satan peut toujours se servir de lui et le discernement spirituel manque. Le fait de l’accomplissement des visions ne prouve rien dans ces choses. Tout cela accompagne aussi la puissance de l’ennemi ; mais l’homme spirituel étant humble, juge facilement ces choses lorsque Dieu le place devant elles, et qu’il prend la parole de Dieu comme guide absolu de son jugement.

Voilà, me direz-vous, des remarques sur Mme de Krudener et non pas sur mon ouvrage. Sauf quelques mots de blâme, vous n’en avez rien dit ; c’est un pauvre compliment. Vous vous trompez. De compliments, il est vrai, je n’en fais point ; mais, la meilleure, la vraie louange d’un travail, c’est qu’il produit des pensées en celui qui le lit, et tel a été l’effet de votre ouvrage. Je vous ai fait remarquer le défaut qui m’a paru le gâter un peu ; puis, au point de vue de l’écrit même, je le crois incorrigible, sauf la lettre de M. de Frégeville, car je ne crois pas que dans ce moment vous pourriez vous placer en présence de Christ pour raconter les choses et les présenter au point de vue où vous l’avez fait dans cet ouvrage. Chaque position morale a son temps dans notre état d’imperfection, où, au lieu de partir, tout frais, de la perfection et des richesses de Christ, on agit ordinairement en s’épurant, et l’on se reproduit, hélas ! dans son oeuvre, tout en croyant juger de tout.

Dans la vie de Mme de Krudener, il serait important de connaître ce qui faisait sa lecture habituelle. Cela se trahit quelquefois. Oberlin est connu. C’était un homme dévoué, mais à imagination effrénée, et un fameux hérétique, dont les écarts portent leurs fruits maintenant, quand ce que l’homme et même l’Église admirent est perdu et oublié, car le jugement de Dieu n’est pas celui de l’homme. Tersteegen aussi est connu. Je ne sais si l’on pourrait en retrouver davantage, mais ce serait un élément de ce qui formait le caractère public de Mme de Krudener. Il est bon, pour ne pas alimenter la vaine curiosité du public, que vos volumes contiennent si peu de ces vues qui ont si puissamment agi sur sa vie ; mais, pour en juger sainement, il faudrait en savoir un peu plus...

Anonyme

Publié dans ETUDES BIBLIQUES

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